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Violences urbaines

 

L’expression « violence(s) urbaine(s) », aujourd’hui très répandue en France, doit sans doute une partie de son succès à son absence de rigueur, c’est-à-dire son absence de définition. Le mot « violence » est en effet extrêmement général, et l’adjectif « urbaine » n’ajoute rien de plus précis (le contraire serait « violence rurale » ?). En pratique, l’expression semble surtout désigner tout ou partie des formes de désordres, de révoltes et de délinquances que l’on attribue aux « jeunes des cités », autre catégorie aux contours vagues. Les enjeux que signalent l’apparition et la banalisation de cette expression dans le débat public s’éclairent cependant lorsque l’on interroge son origine et que l’on découvre qu’il ne s’agit pas d’une catégorie sociologique mais policière, qui s’est progressivement imposée dans les discours politiques et médiatiques. Il faut donc la déconstruire, avant de revenir à l’analyse des phénomènes qu’elle amalgame.

C’est au début des années 1990 que l’expression « violence(s) urbaine(s) », apparaît dans certains discours policier sur la délinquance juvénile, sur les émeutes et sur les quartiers populaires et leur population parfois majoritairement « issue de l’immigration ». Le déclencheur semble être la série d’émeutes qui surviennent en banlieue lyonnaise en octobre 1990 puis entre mars et juillet 1991 dans la banlieue parisienne [voir l’entrée « Émeutes en France »]. Ces émeutes ont un grand retentissement et provoquent une réelle inquiétude dans le débat public, dans la classe politique et la haute administration (Rey, 1996). Une partie de la hiérarchie policière décide alors apparemment de promouvoir auprès des élus et des journalistes sa propre vision des choses. L’organe clef de cette opération fut le Syndicat des commissaires et des hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN), alors en situation de quasi monopole syndical au sommet de la hiérarchie policière. Ses représentants se lancent dans une entreprise de communication inédite, publiant régulièrement des communiqués de presse, donnant de nombreuses interviews, s’exprimant à des colloques, publiant des articles dans des revues « grand public » ou para-universitaires, publiant des ouvrages chez des éditeurs parfois de type universitaire. C’est le cas par exemple du commissaire divisionnaire Bousquet, administrateur du SCHFPN, dans des ouvrages intitulés Insécurité : nouveaux risques. Les quartiers de tous les dangers (1998) et Insécurité : nouveaux enjeux. L’expertise et les propositions policières (1999). La stratégie de ces dirigeants policiers consiste à se poser en « experts » des questions de délinquance, faisant admettre qu’ils sont les mieux placés pour en parler puisqu’ils la côtoient tous les jours, mais faisant du même coup oublier qu’ils sont ainsi juges et parties.

A ce lobbying syndical va s’ajouter une évolution des Renseignements Généraux (RG). D’ordinaire, les policiers en activité s’expriment surtout par le biais de rapports internes. S’agissant des services de renseignement, leur discrétion semblait même une règle de fonctionnement. Or, dans les années 1990, une des figures les plus médiatisées de ce débat sur la « violence urbaine » sera la commissaire Lucienne Bui Trong, responsable de la section « Villes et banlieues », créée en 1991 à la suite des émeutes. Son action vise là encore à défendre le point de vue policier :

une chose me tenait particulièrement à cœur en ce printemps 1991 : je voulais rendre justice aux policiers de terrain ou tout au moins les dédouaner des accusations de discriminations au faciès dont ils étaient trop systématiquement l’objet. Je souhaitais aussi que le ministre de l’Intérieur prenne conscience de ces quelques vérités et comprenne mieux le mécontentement de ses hommes face à certains discours médiatiques ou politiques (Violences urbaines. Des vérités qui dérangent, 2000).

L’on comprend alors la nature de l’outil d’évaluation que ce service des RG mettra au point : l’« échelle d’évaluation de la violence urbaine ». Pour l’essentiel, cette échelle mesure non pas les phénomènes de violences en général (et encore moins l’ensemble des crimes et délits dont la population pourrait être victime), mais principalement les tensions surgissant entre les jeunes et les représentants de l’État et en premier lieu les policiers. Il y a là ce que l’on a appelé un « corpocentrisme » (Mucchielli, 2000) d’autant plus important à identifier comme tel que cette échelle d’évaluation va rapidement constituer l’un des principaux points d’appui de cette « nouvelle expertise policière ». Cette expertise aura en effet un atout de poids : la production de statistiques et l’usage d’arguments d’autorité tirés de chiffres dont on suggère qu’ils « parlent d’eux-mêmes », ce que beaucoup d’hommes politiques et de journalistes auront – ou feindront d’avoir – la naïveté de croire. La prétention à la mesure des « violences urbaines » enfreindra pourtant les règles les plus élémentaires de la statistique en présentant des augmentations de faits recensés annuellement sans indiquer que la définition des faits en question pouvait être élargie (modification de l’unité de compte), ni que la base territoriale où les faits étaient observés s’accroissait au fil des ans (modification de la population d’enquête).

Sur le fond, l’ensemble de ces auteurs dresse un tableau alarmant de la délinquance. Ces quartiers produiraient une jeunesse désocialisée, déscolarisée, pourvue de parents « démissionnaires », se retrouvant de fait sans repères moraux et sociaux ; ces jeunes seraient massivement toxicomanes et, pour consommer comme pour s’enrichir, ils deviendraient fatalement de jeunes trafiquants de drogue qui ne tarderaient pas à former des bandes délinquantes et armées, organisant toute une économie souterraine dans leur cités et terrorisant les territoires environnants. C'est ainsi que les incendies de voitures ne serviraient qu'à faire disparaître les voitures volées, tandis que les émeutes ne seraient en rien l’expression d’un sentiment d’injustice mais bien plutôt un moyen de tenir à distance la police pour mieux protéger ces trafics. Et, dans cette organisation délinquante, les plus âgés initieraient les plus jeunes. Ainsi se mettrait progressivement en place un véritable « système mafieux », organisé autour de quelques « familles délinquantes » contrôlant tout un quartier et utilisant les jeunes pour se protéger de la police. Et il ne s’agirait pas de n’importe quelles familles, mais des maghrébines. Le commissaire Bousquet en donnera cette explication :

jugé peu dangereux par la tradition et la culture de populations d’origine maghrébine, légitimé par son impact économique positif, le trafic de haschisch structure les emplois du temps et soutient la capacité de consommation du quartier. Facteur de paix sociale, il maintient sur le quartier le voile du silence mafieux.

Arriveront ensuite l’Islam et le risque terroriste, le cas de Khaled Kelkal et des attentats de 1995 faisant figure de signe annonciateur de l’avenir. Face à ces « nouvelles menaces », que les pouvoirs publics n’auraient pas prises au sérieux, face ainsi à « la dérive suicidaire de notre société » (commissaire divisionnaire Ventre, secrétaire général du SCHFPN) la police apparaît alors comme le dernier rempart.

En résumé, cette nouvelle expertise policière invite 1/ à accréditer l’idée d’un engrenage fatal dans la délinquance, 2/ à évacuer toute dimension politique du comportement agressif des jeunes envers les institutions, 3/ à écarter l’hypothèse d’une coresponsabilité policière dans la tension permanente qui anime certains quartiers ainsi que dans le déclenchement des émeutes, 4/ à défendre une conception uniquement répressive du métier de policier.

Pour autant, dans ses structures d’argumentation, dans ses présupposés et dans la vision du monde qu’il véhicule, ce discours policier sur les « violences urbaines » n’est guère original. D. Monjardet (1996) a prévenu que

dans l’exercice délicat qui consiste à affirmer du même mouvement sa propre excellence, la gravité toujours croissante du problème dont on s’occupe, et la nécessité de lui accorder toujours plus de ressources, le corps policier trouve un principe à la fois de dramatisation permanente et de revendications incessantes.

Ce sociologue de la police a montré aussi que le discours policier est classiquement dominé par deux éléments :

1/ la dénonciation de « la dissolution du principe d’autorité dans la société dont il est le contemporain, et les pratiques de renvoi de la responsabilité de toute une série de difficultés de sa pratique quotidienne aux autres institutions, qui n’assureraient plus la transmission et le respect de l’autorité, comme la famille, l’école et la justice » ; 2/ « les difficultés endémiques entre la police et les groupes sociaux qui, pour des raisons structurelles, se plient moins facilement que d’autres à cette imposition d’autorité : les jeunes et les minorités ethniques.

Cette mise en scène dramatisée de la « dérive mafieuse » des « cités interdites » et autres « zones de non droit » connaîtra pourtant un réel succès. En particulier lorsque la « gauche plurielle » de retour au pouvoir en 1997 reprendra à son compte l’expression « violence(s) urbaine(s) » en cherchant à dépolitiser le thème de la sécurité, ce qui aura plutôt pour effet de libérer les discours catastrophistes des risques d’étiquetage idéologique et de protestation des organisations antiracistes (Bonelli, 2008). De surcroît, utilisant massivement ce discours policier et s’associant parfois à ses représentants, d’autres nouveaux « experts », liés au développement du marché privé du diagnostic de sécurité, se sont alors propulsés aux devants de la scène publique, avec d’efficaces stratégies de communication en direction des médias. L’analyse de l’usage de l’expression « violence urbaine » dans les dépêches de l’AFP et les titres des quotidiens nationaux révèle ainsi une envolée en 1998 (Macé, 2002). Les campagnes électorales de 2001 et 2002 viendront enfin consacrer politiquement des discours qui n’ont du reste pas disparu par la suite. Ils sont au contraire recyclés périodiquement dans des sociétés occidentales où la peur de l’avenir et le sentiment d’insécurité constituent de puissantes armes électorales (Mucchielli, 2008).

Reste que, si la notion de « violence(s) urbaine(s) » doit être écartée de l’analyse sociologique, les phénomènes qu’elle amalgame n’en font pas moins partie de la réalité. S’imposent donc, en retour, d’autres catégories d’analyse et outils d’interprétation.

Au terme d’une typologie qui accorde généralement les praticiens comme les chercheurs (Le Goaziou, Mucchielli, 2009), on peut distinguer trois types de délinquance juvénile. Le premier, dit « initiatique », concerne non pas une minorité mais la majorité des adolescents qui, un jour ou l’autre, font l’expérience de la transgression (fraude, vol, bagarre, consommation de cannabis, conduites à risque), le plus souvent dans l’émulation d’un petit groupe de pairs. Les enquêtes de délinquance auto-déclarée révèlent cette banalité de l’expérience déviante à l’adolescence et n’y associent aucun facteur psychosocial discriminant. A l’opposé, le second type, dit « pathologique », rend compte du fait qu’une toute petite minorité d’adolescents a des comportements déviants et agressifs, qui se manifestent souvent depuis l’enfance, en liaison avec des problématiques familiales lourdes. Enfin, le troisième type, dit « d’exclusion », désigne ceux des adolescents qui, après les éventuelles initiations, persistent dans des pratiques délinquantes et restructurent leur identité autour du rôle délinquant, parfois dans le cadre de « bandes » plus ou moins structurées (Mohammed, 2007). Ceux-là font une carrière plus ou moins longue dans la délinquance et sont bien connus du système pénal. Les facteurs sociaux les distinguant le plus des autres types sont le fait d’avoir grandi dans un quartier pauvre et l’échec scolaire.

Cette typologie permettait déjà de décrire largement la délinquance juvénile dans les années 1960 et aucun type n’est spécifique aux quartiers en voie de ghettoïsation. Cependant, la concentration des handicaps socio-économiques des familles, le niveau très élevé de l’échec scolaire, la violence réciproque des relations quotidiennes des jeunes avec la police, le poids du stigmate lié aux « origines » et enfin les opportunités liées à la présence de trafic de cannabis, constituent de puissants accélérateurs de délinquance. Au point que l’on finit par croire spécifique à ces quartiers ce qui n’y est que plus fréquent et peut-être davantage réprimé.

Enfin, la notion de « violence(s) urbaine(s) » vise aussi à imposer une lecture des émeutes en simples termes de délinquance, ce que démentent les recherches sociologiques [voir entrée « Émeutes en France »]. Si la reformation de « ghettos urbains » (Lapeyronnie, 2008) et la violence de l’expérience des discriminations a notamment pour effet de générer de la défiance et parfois de l’agressivité envers les institutions et tous ceux qui les représentent, les émeutes cristallisent un profond malaise social et fédèrent les habitants de ces quartiers bien au-delà des petits groupes délinquants. Elles surviennent de surcroît le plus souvent en réaction à des violences policières.

Septembre 2010

 

Références

  • Bonelli L., 2008, La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, Paris, La Découverte.
  • Lapeyronnie D., 2008, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont.
  • Le Goaziou V., Mucchielli L., 2009, La violence des jeunes en question, Nîmes, Champ social.
  • Macé E., 2002, Le traitement médiatique de la sécurité, in Mucchielli L., Robert Ph., dir., Crime et sécurité : l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2002.
  • Mohammed M., 2007, La formation des bandes de jeunes, Thèse de doctorat de sociologie, Université Versailles Saint-Quentin.
  • Mucchielli L., 2000, L’expertise policière de la « violence urbaine ». Sa construction intellectuelle et ses usages dans le débat public français, Déviance et société, n°4.
  • Mucchielli L., dir., 2008, La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, Paris, La Découverte.
  • Monjardet D., 1996, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La Découverte.
  • Rey A., 1996, La peur des banlieues, Paris, Presses de Sciences-Po.
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Drogues et crimes

Auteur: 
Brochu, Serge

 

Les substances psychoactives constituent des produits très couramment associés à la perpétration de divers crimes. Bien que les liens drogues-crimes (incluant l’alcool) soient complexes et variables en fonction des personnes et de leur trajectoire de vie, leur compréhension doit nécessairement tenir compte de quatre éléments centraux : 1) l’intoxication de l’infracteur et ses attentes quant aux effets psychopharmacologiques des drogues consommées; 2) son niveau de dépendance à un ou plusieurs produits psychoactifs et les coûts imputables à cette dépendance; 3) son style de vie; et 4) la répression et le système de distribution illicite des drogues. 

1) L’intoxication de l’infracteur et ses attentes quant aux effets des drogues

L’intoxication, due à un usage de substances psychoactives, altère le fonctionnement du consommateur en affectant ses perceptions, son humeur, sa conscience et les comportements qui en découlent (Ben Amar, 2007). Selon les principaux effets qu’elles procurent, les drogues licites et illicites se classent généralement en trois grandes catégories : les dépresseurs, les stimulants et les perturbateurs.

Certains dépresseurs (alcool, opiacés, substances volatiles, anxiolytiques, sédatifs, hypnotiques…), surtout l’alcool, auraient des effets désinhibiteurs. Les barrières naturelles introjectées au fil de l’enfance se dissoudraient dans l’alcool laissant ainsi libre cours à l’expression de certaines pulsions, dont les penchants violents de certains d’entre nous (Brochu, 2005). Par ailleurs, durant les périodes d’intoxication, le répertoire de réponses habituelles face à un stresseur se rétrécit au profit de réponses dites primaires, favorisant alors les répliques physiques plutôt que les réparties intellectuelles. Enfin, pour ceux qui en développent une dépendance, le sevrage d’un dépresseur constitue une expérience pénible dans laquelle se retrouvent de l’irritabilité, de l’agitation, une diminution de l’attention et de la concentration, de la confusion et parfois même de l’hypersensibilité à la lumière, aux sons et à la douleur ainsi que des hallucinations (Ben Amar, 2007). Dans certains cas, ces symptômes de sevrage peuvent être associés à des manifestations de violence de la part de la personne qui les ressent.

La deuxième catégorie de substances psychoactives la plus consommée en Amérique du nord est celle des stimulants (cocaïne, amphétamines…) du système nerveux central. Ces drogues produisent généralement une sorte d’euphorie fébrile  (Léonard et Ben Amar, 2000). Leurs effets initialement recherchés deviennent toutefois préjudiciables lorsque la sensibilité se transforme en hyper vigilance et que la réactivité extrême face aux stimuli de l'environnement provoque l'agacement, l'impatience et l’irritabilité (Brochu, 2005). Pour les consommateurs qui en font des usages brutaux (injection, «freebase» ou crack pour la cocaïne), les stimulants activeraient des idées paranoïdes (Comité spécial sur la consommation non médicale de drogues ou médicaments, 2002). Confronté à des idées paranoïdes, deux réactions s’imposent : la fuite ou l’attaque. Les stimulants, et plus particulièrement la cocaïne, ont toutefois pour effet d’induire, chez un grand nombre d’usagers, un sentiment de toute puissance favorisant l’affrontement. Enfin, notons que la violence peut également découler de l’irritabilité produite par le « crash » qui se produit à la fin de la période d’intoxication (Brochu, 2005).

Les perturbateurs (cannabis, LSD, PCP, champignons magiques…) forment une troisième catégorie de substances psychoactives. Tel que leur nom l’indique, ces produits induisent des distorsions cognitives et comportementales; dans les cas les plus graves, ils engendrent des hallucinations et du délire (Comité spécial sur la consommation non médicale de drogues ou médicaments, 2002). Les hallucinogènes sont souvent consommés dans le dessein d’atteindre des états similaires aux expériences transcendantales. Ils sont rarement associés à la criminalité ou à la violence, mais leur consommation peut déclencher une psychopathologie latente ou exacerber des problèmes mentaux graves déjà présents chez l’usager, favorisant ainsi le recours à la violence  (Brochu, 2005).

Néanmoins, les effets des substances pouvant entraîner des comportements criminels sont, en grande partie, filtrés par les attentes et les attitudes du consommateur. Les attentes se forment avec les observations glanées ici et là au fil du temps et suite aux propres expériences de consommation. Ainsi, l’usager apprendra que telle substance l’apaise et qu’une autre lui permet d’affronter des situations difficiles. Il pourra alors utiliser certaines drogues à des fins instrumentales en fonction de ses attentes personnelles. Par exemple, des contrevenants feront usage de drogues afin de faciliter une opération criminelle déjà planifiée (Brochu et Parent, 2005; Brunelle, 2001). Cela dit, l’attribution de la violence d’un individu à son intoxication ou même  à ses attentes requiert une certaine prudence, puisqu’une personne aux penchants agressifs présentera plus de risques de manifester des comportements violents, qu’elle soit intoxiquée ou non (Brochu, 2005).

2) Le niveau de dépendance et les coûts qui y sont associés

Les substances psychoactives illicites sont généralement peu coûteuses. Un usager occasionnel de cannabis ne dépensera pas beaucoup plus pour son produit qu’un usager d’alcool. L’usager récréatif de cocaïne qui se limite à une consommation équivalente à un quart de gramme à l’occasion ne grèvera pas son budget pour autant.  De plus, le prix des drogues est généralement demeuré stable au cours des 20 dernières années. Un travailleur qui consomme occasionnellement des drogues pourra aisément intégrer cette dépense dans son budget mensuel.

La situation s’avère fort différente pour les personnes qui ont développé une dépendance. Pour elles, les drogues coûtent très cher ! L’implication criminelle de certains usagers n’arrivant plus à bien gérer leur consommation devenue quotidienne est donc, dans bien des cas, attribuée au besoin d'argent engendré par la dépendance envers des drogues dispendieuses.

De façon générale, ces personnes s’impliquent dans une criminalité lucrative qui se trouve à leur portée. Quoi de mieux pour les consommateurs réguliers que de s’immiscer dans un petit réseau de revente de drogues? En effet, beaucoup d’entre eux s'engagent dans un petit trafic auprès d’amis ou de connaissances, l’élargissant parfois même aux étrangers. D’autres s’orienteront vers les vols ou une criminalité plus diversifiée, mais un élément demeure présent dans le comportement criminel de toutes ces personnes: la recherche d’argent visant à satisfaire une consommation devenue incontrôlable (Brochu et Parent, 2006).

Toutefois, l’ensemble de la criminalité des personnes dépendantes ne peut pas être attribuée uniquement à leur assuétude, puisqu’un bon nombre de toxicomanes étaient déjà bien impliqués dans la criminalité avant même que les premiers symptômes de dépendance se manifestent (Brochu, 2005; Pernanen, Cousineau, Brochu et Sun, 2002).

Par ailleurs, outre la possession de drogues destinée à leur consommation personnelle, plusieurs individus dépendants ne manifesteront jamais de comportements criminels. Alors que certains d’entre eux s’appuieront sur des revenus suffisants pour soutenir leur consommation, d’autres trouveront les moyens pour réduire leur usage, utiliseront des produits de substitution moins coûteux ou arrêteront complètement de consommer le temps de se refaire.

3) Un style de vie

Tous les consommateurs de substances psychoactives n’en font pas un usage abusif au point de s’intoxiquer ou de développer une dépendance, dans le même sens que toutes les personnes intoxiquées ou dépendantes d’une drogue ne basculent pas dans la criminalité. Les deux formes de liens drogues-crimes présentées aux points précédents, c’est-à-dire les crimes commis sous intoxication et dans le but de se procurer une drogue pour satisfaire leur dépendance, bien que procurant un portrait adéquat de la situation des usagers abusifs de substances psychoactives, ne suffisent pas à bien comprendre leur réalité.

La consommation de substances psychoactives constitue un comportement complexe qui s’appuie sur une multitude de facteurs et qui s’allie à une manière de vivre, un style de vie  (Brochu, 2005). Or, la substance consommée n’en constitue pas l'élément essentiel. Bien sûr le style de vie des consommateurs réguliers se forge autour de la prise de drogue, mais également en fonction des antagonismes complexes issus des milieux sociaux (plus ou moins accommodants) extérieurs à la drogue. En effet, dans plusieurs milieux, les drogues et leurs adeptes sont symboliquement associés à de nombreuses caractéristiques négatives (immoralité, débauche, déchéance…), plaçant les consommateurs en marge de la société (Brochu et Parent, 2006). Dans ce contexte de marginalité et de déviance, le style de vie emprunté par plusieurs usagers réguliers de substances psychoactives s’ouvre sur un système de vie alternatif, une orientation en regard de l’interdit, une valorisation de certains comportements, un milieu d’identification, tout en permettant l’accession à des formes de plaisir et de sensation souhaitées. Se tisse alors un ensemble de liens complexes qui  s’influencent mutuellement. Ce style de vie favorise en quelque sorte une prise de risques accentuée, voire parfois violente, lors des moments d’intoxication et incite à l’utilisation de comportements franchement criminels lors des périodes de dépendance.

Ainsi, la drogue devient à la fois opportunité, prétexte, raison, condition et conséquence de la criminalité s’insérant à l’intérieur d’une façon d’être et de se comporter qui est graduellement acquise et nuancée au cours du parcours de l’usager (Brochu et Parent, 2006).

4) Le système de distribution et d’approvisionnement des drogues illicites

Afin de réprimer la distribution illicite de certaines drogues et son approvisionnement, la très grande majorité des pays a paraphé la Convention unique sur les stupéfiants (1961, modifiée en 1972) et la Convention contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes (1988). Ces conventions ont pour objectif de circonscrire par la criminalisation la culture, la production, le trafic, la distribution, de même que la possession ou la consommation de certaines drogues, à l’exception de celles qui sont régulièrement utilisées à des fins médicales ou de recherche, des médicaments prescrits, de l’alcool, du tabac et du café. Sans vraiment apporter une solution pérenne à la circulation et à la consommation des substances illicites, ces conventions ont plutôt engendré de nouvelles catégories de criminels: les usagers et leurs pourvoyeurs qui, dans plusieurs pays, forment une grande partie des affaires occupant le travail policier (Brochu, 2006).

Ces conventions ont, en quelque sorte, ‘forcé’ la mise en place d’un système de distribution et d’approvisionnement illicite des drogues. Ce système favorise à son tour la criminalité de deux principales façons. Primo, le caractère illicite des milieux où se commercent les drogues permet au consommateur d’entrer en contact avec des personnes bien impliquées dans diverses activités criminelles et donc, éventuellement, de se rapprocher de délinquants expérimentés. Secundo, cet environnement appelant de nombreux conflits de territoire entre trafiquants rivaux, les intimidations et la violence y sont omniprésents (Brochu et Parent, 2006).

En somme…

La criminalité reliée à la drogue est d’abord attribuable aux propriétés même des substances consommées : ses propriétés intoxicantes et le développement d’une dépendance pour certains usagers réguliers. Par contre, tous les consommateurs qui vivent l’expérience des drogues, même sous intoxication ou sous l’emprise de la dépendance, ne commettent pas nécessairement des crimes. Le style de vie emprunté constitue un médiateur puissant qui favorise/empêche le recours à la commission de délits. À ceci s’ajoutent deux types de criminalité qui n’ont rien à voir avec les propriétés des drogues. Il s’agit des crimes définis par les lois sur les drogues et de ceux favorisés par les milieux illicites dans lesquels se transige tout produit illégal.

Février 2010

Références

  • Ben Amar, M. (2007). Les psychotropes criminogènes. Criminologie, 40 (1), 11-30.
  • Brochu, S. (2005). Drogue et criminalité : une relation complexe. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
  • Brochu, S. (2006). L’application de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances au Canada : 1995-2004. Dans Zen-Ruffinen, P. (Ed.) Du monde pénal. Mélanges en l’honneur de Pierre-Henri Bolle. Faculté de droit de l’Université de Neuchâtel, Collection Neuchâteloise, Bâle, Helbing & Lichtenhahn, 477-482.
  • Brochu, S., et Parent, I. (2006), Les flambeurs: trajectoire d'usagers de cocaïne, Ottawa : Les Presses de l'Université d'Ottawa.
  • Brunelle, N. (2001), Trajectoires déviantes à l'adolescence: Usage de drogues illicites et délinquance, Thèse de doctorat inédite, Montréal : Université de Montréal.
  • Comité spécial du sénat sur les drogues illictes (2002). Le cannabis : positions pour un régime de politique publique au Canada, Ottawa : Sénat du Canada.
  • Léonard, L., et Ben Amar, M. (2000), « Classification, caractéristiques et effets généraux des substances psychotropes », dans Brisson, P. (Éd.), L'usage des drogues et la toxicomanie, Montréal : Éditions Gaëtan Morin, Vol.III, p. 121-174.
  • Pernanen, K., Cousineau, M.M., Brochu, S., Sun, F. (2002). Proportions des crimes associés à l'alcool et aux drogues au Canada. Ottawa : Centre canadien de lutte à la toxicomanie.
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Sous la direction de Benoît Dupont et Stéphane Leman-Langlois

Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie: http://www.benoitdupont.net

Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque: http://www.social-surveillance.com

CICC: http://www.cicc.umontreal.ca

ISBN: 978-2-922137-30-9